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 La chanterelle

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Etherneige
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MessageSujet: La chanterelle   Lun 19 Fév - 14:14

Avancer tout doucement sur l’asphalte alors que la nuit est prête à s’enfuir. Quelques clodos sous des cartons et de vieilles couvertures, une bouteille à portée de main…J’avance… Une benne à ordure glisse le long du trottoir, vacarme d’enfer. Le blues me lancine le cerveau, le découpe en fines bandelettes, les mélange… Mary Jane, Mary Jane… Les mains au fond de mes poches recherchent sans cesse ces accords. Je mets la clé dans la serrure, pousse la porte, me dirige vers le bar –un vieux coffre fort trouvé dans un vide grenier- la bouteille est bien là. Le col de celle-ci dans une main je vais attraper ma guitare et m’écroule dans le canapé… Je commence avec les accords de « me and Bobby Mac Gee » de Joplin… Les paroles suivent toutes seules. J’ai dans les yeux le champ d’étoiles que j’ai pu percevoir cette nuit. Des milliards… Le blues recommence à mélanger mes connexions neuroniques… Un étrange vide dans le ventre et les yeux au bord de la noyade. Je tends la main vers le verre… Et le porte à mes yeux… Contemplation de la pièce piégée à travers l’ambre, déformée. Dégustation lente et jouissive. J’oublie le temps, un peu. La guitare se rappelle à mon bon souvenir. Le bois est velours et les cordes lancinantes. Les doigts se positionnent tous seuls sur le mode mineur. Le jour se lève… Encore une fois ! L’accord mineur meurt et mes yeux se ferment… D’un tacite accord avec ma main, le goulot de la bouteille s’incline à nouveau au-dessus du verre. Du coup je pose ma guitare.
Le whisky tapisse mon palais puis mon œsophage de douceur net de langueur. Je n’ai toujours pas rouvert les yeux. J’ai l’impression de sombrer…

… Lentement, les feuilles du saule tombent sur le sol et glissent vers moi, comme des vers pâles et aplatis. Je ris ! Aucun son pourtant ne se diffuse dans l’air moite et visqueux. Les deux vieilles filles du pavillon d’à coté me dévisagent d’un regard inquisiteur, puis la plus vieille me signale qu’elle va prévenir la police et les deux s’en retournent. Je m’aperçois que chacune d’elle porte à son épaule, un fusil de chasse à deux coups… Et la seule réflexion qui me vient à l’esprit est que la chasse est pourtant fermée à cette époque de l’année. Puis une pluie lourde et chaude se met à tomber, ça y est c’est la mousson…
… Putain ! Qu’est ce qui m’arrive ? Je suis trempé de sueur glacée… et ça c’est pas la mousson ! La bouteille est toujours là ! C’est ça de gagné ! Dessus, il y a le post-it de Liliane. Je grelotte encore. Je tends la main, décolle le carré de papier… le temps de faire faire la mise au point à mes pupilles, et voilà que John Bonham se lance dans un solo de batterie dans les labyrinthes de mon crâne, et ce n’est pas le meilleur qu’il ait fait. Je déchiffre. C’est la centième fois que je déchiffre ce post-it de puis le début de la semaine… et que je le recolle à la bouteille. Et quand j’en finis une, c’est la bouteille suivante qui en hérite. Rien à dire sur ce qui est inscrit sur le bout de papier… Déjà, une lettre de rupture sur un post-it, c’est à peine à la hauteur de ce que je mérite ! Mais j’en crève !

Je descends du wagon, un peu sonné. Fatigué et las à travers ces gens qui avancent automatiques, fatigués eux aussi à leurs façons. Il faut que je m’assoie. Là, sur ce banc, presque entièrement tagué. Toujours ce maudit solo de batterie… Je crois que je vais finir par détester cet instrument, non plus de musique mais bien de torture crânienne. Se frayer un chemin jusqu’à lui. Enfin, j’y arrive. Je perçois bien que je suis une gêne à cet écoulement humain. Pourtant, je ne peux plus bouger. Déjà, je recommence à flotter. Mon esprit embrumé prend le large. Les gens ne font pas vraiment de bruit à part quelques lycéens. Non ! Ce sont plutôt les métros quand ils déboulent dans la station qui ensevelissent les perceptions de mon cerveau, jusqu’à en couvrir ces fameux tambours, jusqu’à en brouiller mes sens. J’ai envie de pleurer… Y arriverai-je ? Les mots se bousculent et s’échappent sans laisser de traces. Même pas de sensations. Il faut que je rentre, que je retrouve le post-it qui parasite la bouteille ! Je veux me lever, mais qui commande quoi ? Je suis bien et en même temps, j’ai mal. Quels étaient ces mots, ses mots ? Les lumières deviennent diffuses et s’estompent et c’est Liliane que je vois. Les gens pâlissent. Tout se met à tourner. Je mets ma tête entre mes mains. Un contrôleur de la RATP s’approche :
- Monsieur ? Vous allez bien ? Vous avez besoin d’aide ?
C’est un jeune. Sa voix est douce et sans agressivité. Je relève ma tête lentement. Il a un mouvement de recul. Je dois commencer à avoir une pâleur cadavérique. A moins que ça ne soient les relents d’alcools, ou tout à la fois… Je secoue la tête et tente de me mettre debout. Je dis bien je tente…

…Le saule se remet à perdre ses feuilles et encore une fois, elles rampent dans ma direction sans bruit, mais tellement plus déterminées que la fois précédente. Et tout recommence… Sauf que là, la pluie glaciale sous forme de crachin perce le sol de millier de petits trous que je compte et qui s’agrandissent jusqu’à devenir des cratères… et toujours ces satanées vieilles filles…

… Des lueurs un peu folles… Un vide autour de moi… et en moi. Le gong explose dans un déferlement de spot lights. On m’attrape sous les aisselles et m’allonge à terre.
- Poussez-vous ! Je suis médecin ! tonitrue un être aux couleurs tranchantes, écartez-vous, écartez-vous ! nom de dieu !

… les deux vielles filles s’avancent vers moi, décidées, le sourire édenté, les lunettes crasseuses…
… Je sens une main qui s’approche comme un serpent. Mais non ! Elle se pose sur mon front comme le faisait ma mère quand j’étais malade, une autre attrape mon poignet. Des types en blouse blanche s’affairent autour de moi. Un masque à oxygène enveloppe mon visage d’un coup. Encore une fois le vide, je ferme les yeux, ma main s’accroche. J’arrive pas à trouver les accords. Les cordes cassent une à une, sauf la chanterelle… sauf la chanterelle…

… le saule a perdu toutes ses feuilles. Ne pendent plus que les branches fines et nues. Il n’y a plus un bruit et la terre est grise cendre. Je ne vois plus que les deux vieilles filles qui marchent vers moi dans leurs robes grisâtres, le regard emplit de certitude…
… La chanterelle casse… La clameur du gong s’efface subrepticement…

_________________
Le monde est dangereux à vivre ! Non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire.
Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire.
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